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Christian Baffy : «Si on change les curseurs, nous descendons dans la rue»A presque mi-chemin de l’année 2004, alors même que le pays semble redécouvrir la croissance, Christian Baffy, président de la FFB, revient pour CyberBTP sur la situation du secteur du bâtiment. Des 35h aux PPP en passant par Internet et les filières sèches. Revue de détails.publié le 26/05/2004CyberBTP : Le président de la république a récemment évoqué une remise en cause des 35 h. Etes-vous demandeur ? ![]() Christian Baffy : Nous nous sommes attachés à donner le maximum de souplesse à nos entreprises. Depuis l’accord de branche du 6 novembre 1998*, environ 15 à 18% d’entreprises pratiquent des horaires collectifs correspondant au plafond légal tandis qu’une grande majorité est restée au-delà de la durée légale à 38, 39 heures avec un système de modulation du temps de travail sur une durée annuelle. Les entreprises se sont adaptées à cette souplesse et, de ce que j’entends sur le terrain, nos entrepreneurs tiennent à garder ce dispositif. La réduction de charges sociales liées à la durée légale nous a permis de revaloriser l’ensemble des minima de 20 à 25% selon les régions. Toutes professions confondues, cette réduction des charges et les aides représentent 10 milliards d’euros. Alors, si le ministre de l’Economie dit 'je veux bien plus de souplesse mais je récupère l‘argent', demain tout le monde descend dans la rue ! De plus, le passage aux 35 heures a permis à un certain nombre d’entreprises d’instaurer de nouvelles organisations, comme le travail sur quatre jours pour ne citer qu’un exemple. Même si demain on nous donne la possibilité de travailler 300 heures dans le mois, personne chez nous ne l’utiliserait car les salariés n’en ont aucune envie ! En clair, nous ne souhaitons pas modifier le système tel qu’il s’applique aujourd’hui dans nos professions. *Les entreprises qui appliquent la modulation en vertu du titre I de l'accord du BTP du 6 novembre 1998 ou de la modalité 4 de l'accord du 9 septembre 1998 peuvent désormais bénéficier, compte tenu des variations d'horaires prévues dans ces accords, d'un contingent légal annuel d'heures supplémentaires de 130 heures. NdR
publicité Avant même que l’on puisse décliner un accord de branche, il faudrait d’abord qu’un accord national interprofessionnel soit signé. Pour nos métiers, c’est un sujet délicat. Si pour certaines tâches on peut parler de pénibilité, qui peut dire, avec tout le respect qui leur est dû, si la secrétaire a un métier difficile ? Le plâtrier ? Le conducteur de travaux ? Le sujet est compliqué car certains vont dire que travailler sur un écran d’ordinateur est difficile… Notre deuxième difficulté concerne la communication. Nous disons à juste titre que nos métiers ont évolué et qu’ils sont moins physiques qu’ils ne l’étaient auparavant. Si nous signons en même temps des accords pour reconnaître leur pénibilité, nous faisons le grand écart. Certes nous avons pu apporter une première réponse en permettant de partir en retraite ceux qui ont commencé à travailler très jeunes. Mais, sur ce sujet important, les pistes de réflexion sont nombreuses et ne seront pas faciles à dénouer. Lire également à ce sujet nos articles ‘Pénibilité et Retraites : une étude concernant le BTP servira de repère pour le débat social’ et ‘La difficile question de la prise en compte de la pénibilité’. Quels que soient les tentatives de communication de la FFB ou les initiatives du gouvernement, le problème du recrutement dans le secteur du bâtiment demeure, semble-t-il, inchangé ? Mauvaise stratégie ? Mauvaise tactique ? Il y a plusieurs composantes distinctes à ce problème et la réponse n’est pas aussi tranchée que la question. Le premier aspect est lié au besoin de renouvellement annuel qui est de 60.000 personnes par an à activité constante. Nous parvenons à satisfaire nos besoins dans ce domaine, la preuve que notre communication sur la réalité de nos métiers - le travail réalisé dans les collèges ou l’opération ‘les Coulisses du Bâtiment’ en juin dernier par exemple - qui n’est pas celle colportée sur M6 (rires) porte ses fruits. Nous pouvons rappeler également que, alors que le chômage est en constante augmentation depuis plusieurs années, nous sommes un secteur qui a créé de l’emploi et embauché durant la même période Parmi les initiatives prises localement on peut citer l’opération - ‘un jeune, un jour’ lancée par la FFB Nord Pas-de-Calais– qui consiste pour un jeune à vivre une journée entière avec un chef d’entreprise, autant pour que le jeune découvre cette réalité du métier que pour permettre aux dirigeants de communiquer leur passion de construire. Ces actions sont nécessaires car les préjugés – «le Bâtiment ne prend que les plus nuls» - demeurent et il nous faut sans relâche convaincre parents et professeurs que, quand on parle d’ascenseur social, il s’agit d’une réalité dans le bâtiment Le second aspect est le retournement de la courbe démographique. Or nous allons nous retrouver en compétition avec un certain nombre d’industries de main-d’œuvre qui connaissent les mêmes problèmes. Les entreprises du bâtiment ont réussi à revaloriser les salaires et sont donc positionnées financièrement de manière confortable par rapport à ces autres industries. Mais il nous faudra être séducteur et attractif. Dernier volet pour compléter l’analyse, la fidélisation. Un salarié sur deux nous quitte en formation ou une fois entré dans l’entreprise ; 21% des jeunes nous quittent en cours de formation; 20% des jeunes formés nous quittent dans les 5 ans. Nous devons donc aller au-delà du simple fait d’ouvrir nos portes. Il faut aller plus loin dans l’évaluation du jeune, mieux l’accueillir, mieux l’orienter et l’accompagner, mettre en place une démarche des compétences, etc.. Avoir le souci de l’avenir des salariés est aussi travailler à l’avenir de l’entreprise car elle verra son niveau de compétitivité accru. Lire à ce sujet notre dossier ‘Comment fidéliser les salariés pour faire face à la pénurie de main d’œuvre ?’ Où puiser ces salariés dont vous aurez besoin ? L’immigration est-elle une solution ? Avant même de discuter d’un éventuel recours à l’immigration, j’estime que les entreprises comme les nôtres doivent tout faire pour privilégier le retour à l’emploi des chômeurs. C’est l’objectif de la convention signée entre l’AFPA, l’ANPE et la FFB (le 5 novembre dernier. NdR) dont le but, pour résumer, est de permettre à l’ANPE d’identifier les demandeurs d’emploi, qui peuvent ensuite être mis à niveau grâce à une formation de l’AFPA, en fonction des offres d’emplois à pourvoir. Cela vaut d’ailleurs aussi bien pour les hommes que les femmes. A la convention de la FFB en mars dernier, nous avons pris l’engagement de porter de 10.000 à 30.000 le nombre de femmes sur nos chantiers d’ici cinq ans ; ce n’est pas une vaine promesse. Concrètement, dans un certain nombre de région, des actions sont lancées et nous pouvons commencer à en mesurer les effets. En Côte d’Or par exemple, 100 demandeurs d’emploi ont été identifiés et sont en cours d’évaluation. Ne restera bientôt plus qu’à identifier les emplois et les entreprises en fonction des différents entretiens. C’est un travail de fourmi, certes, mais qui ouvre des perspectives. Ainsi, à Dijon nous avons réuni 80 femmes et 31 ont accepté de suivre une formation. Si leur engagement est validé, nous allons sélectionner 30 entreprises pour signer avec elles des contrats de qualification. Je suis très confiant du moment qu’on ne change pas les curseurs concernant notamment l’allègement des charges sociales et tout ce qui a été fait pour attirer les jeunes et les moins jeunes. Je suis convaincu que nos entrepreneurs sont prêts à jouer le jeu «citoyen» mais, si les règles devaient changer, notre attitude changerait également, c’est clair. Lire également notre article ‘Accord tripartite entre la FFB, l’ANPE et l’AFPA sous l’égide de François Fillon’. Internet dans le bâtiment : vrai révolution ou simple outil ? Il est vrai que s’il y a deux ou trois ans, Internet relevait du gadget dans notre secteur, aujourd’hui de plus en plus de fournisseurs ont un site avec un code client permettant à l’entreprise d’obtenir une information personnalisée. Nous assistons également au développement de la mise en ligne d’informations et à la gestion de chantier informatisée. Si l’on considère que désormais des architectes envoient les plans par Internet et les entreprises leurs devis, situations et demandes d’acompte, etc., le chantier vit déjà sur Internet. D’ailleurs moi-même je sais maintenant me servir du mulot (rires). Pour une PME de 220 salariés comme la mienne, c’est une véritable révolution. Cela a posé des problèmes de recrutement car les gens de ma génération ne sont pas nés avec un ordinateur et il a fallu faire venir du personnel qualifié. L’évolution va s’accélérer avec la dématérialisation des marchés publics et les entrepreneurs doivent s’y mettre. Sur cette question, notre volonté est de faciliter l’accès à ces nouveaux modes de communication. L’idée serait d’équiper les entreprises, de les mettre en ligne, leur donner des formations et apporter la preuve que cela peut fonctionner. Nous sommes en marche, notamment dans des départements pilotes comme le Lot, la Seine-et-Marne, les Deux-Sèvres et l’Isère. Nous avons parfois du mal à faire passer le message mais nous y parvenons. D’ailleurs les maîtres d’ouvrages publics sont très intéressés car, s’ils dématérialisent, ils devront avoir des entreprises performantes en face. Conséquence de cette révolution sur les chantiers, nous allons passer d’une culture orale à une culture écrite, ce qui n’est pas plus mal vu la judiciarisation galopante de notre société. Par ailleurs nous devons augmenter notre productivité : avec des chefs d’équipe équipés d’un portable, on peut imaginer une gestion du chantier en réseau. Concernant le prix des matériaux, est-on d'ores et déjà en situation de crise ? Il s’agit d’un sujet important qui secoue la profession. On parle de l’acier mais d’autres matériaux ont connu des augmentations, certes moins folles, comme le cuivre et le pétrole notamment. Il y a deux aspects à la crise de l’acier : des augmentations de l’ordre de 120-160% selon les cas et le risque de pénurie. A priori ce deuxième risque ne s’est pas encore concrétisé tandis que le premier affecte directement la rentabilité des entreprises. Sur un devis de chantier à prix fermes, nos entreprises voient leurs marges anéanties et sont condamnées, à terme, pour celles qui ne peuvent assumer ces pertes, à déposer le bilan. Si la demande de matières premières de la Chine et de l’Inde contribue à cette hausse des prix, il y a d’autres composantes à cette explosion des prix. Ainsi, 50% des ventes de Arcelor, destinées à l’industrie automobile entre autres, sont passées à prix fermes. Du coup Arcelor répercute ses pertes sur l’autre moitié, dont nos entreprises. De plus, clamer qu’il y a une situation de pénurie n’est-elle pas la meilleure façon de faire augmenter les prix en créant la panique ? Nous avons rencontré les armaturiers, Arcelor et toutes les filières. Le ministre de l’Economie et des Finances. Nicolas Sarkozy est intervenu à Bruxelles et a demandé à la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, la consommation et la répression des fraudes) d’enquêter sur les prix pratiqués. De plus, nous avons demandé aux pouvoirs publics d’avoir une attitude bienveillante avec les entreprises victimes de hausses des prix imprévisibles. Nous n’avons pas eu de réponses précises mais, sur le terrain, certains présidents de Conseils généraux négocient au coup par coup avec les entreprises. Surtout nous conseillons à nos adhérents d’introduire dans les contrats des clauses de révision des prix, sinon nous courrons à la catastrophe. Cela va contre l’usage des maîtres d’ouvrages qui ont plutôt intérêt à signer à prix fermes. Cela fait deux ans que nous travaillons sur ce sujet et intervenons tous azimuts pour réintroduire la révision de prix dans les chantiers. Il s’agit, c’est vrai, d’un changement de culture en ce qui concerne les maîtres d’œuvres et les maîtres d’ouvrages qui avaient pris l’habitude des prix fermes. Mais, si on ne change pas de pratiques, l’entreprise qui s’est fait prendre une fois va être amenée à anticiper la hausse de l’acier dans ses devis et on se retrouvera dans un jeu gagnant-perdant. Où est alors l’intérêt des maîtres d’ouvrages ? En revanche, si on institue la clause de révision, on est dans un jeu gagant-gagnant car l’entreprise peut très bien restituer la différence à son client dans le cas de variations négatives par exemple. Lire à ce sujet notre article ‘Le prix de l’acier tape sur les nerfs des constructeurs’. ‘Maison bois’ et ‘filière sèche’ se développent. S’agit-il selon vous d’une évolution durable ou d’un phénomène qui, compte tenu de la culture française, restera marginal ? Le bois était encore très marginal il y a quelques temps. Aujourd’hui il y a une demande liée à tout ce qui est protection de l’environnement, développement durable, matériaux renouvelables. Le bois est un bon matériau, écologique et isolant et satisfait donc nombres d’exigences. Il va donc continuer à évoluer. Mais nous ne pronostiquons pas d’explosion en construction bois demain, comme aux USA et au Canada. En 2000, la part du bois dans la construction était de 10%. L'objectif de l'accord-cadre «Bois-construction-environnement» est de la porter à 12,5% en 10 ans, soit une augmentation de 25%. L’évolution ne sera donc pas spectaculaire, contrairement à Internet, dont nous avons déjà parlé, d’autant que le marché va être surtout porté à l’avenir par la rénovation. Concernant les partenariats public-privé (PPP), vous avez à plusieurs reprises exprimé une position plus nuancée que celle émanant des grands groupes, voire du gouvernement. Il est logique que les grands groupes poussent vers des contrats types PPP. Peut-on y être opposé si ce modèle correspond à un réel accroissement de l’activité et si l’ordonnance précise bien que les PME pourront y accéder ? Le fait de travailler en conception-réalisation peut aussi permettre aux entreprises d’évoluer ; ce modèle n’est pas mauvais en soi du moment qu’il est appliqué correctement. J’ai la conviction que la grande majorité des grands groupes veulent travailler avec les PME, car il n’est pas dans leur intérêt de pratiquer du dumping pour tuer les PME qui peuvent être leurs sous-traitants. Certes, il y a dans certaines filiales des gens considérés comme des prédateurs de PME mais les mentalités évoluent. Pour revenir aux PPP, je suis persuadé qu’une majorité de PPP sera accessible à nos PME et j’y veillerai personnellement. Lire également notre article ‘Marchés publics : vers un changement des comportements ?’ Comment imaginez-vous le métier d’ici 15-20 ans ? Notre métier évoluera comme le monde et nos clients évoluent. A mon avis, nous aurons de plus en plus de cas où le client voudra un seul interlocuteur, une seule entreprise et non pas cinq corps d’état. Nous avons encore du chemin à parcourir. L’entrepreneur culturellement impose encore ses contraintes aux clients alors que cela devra être le contraire. Il faudra impérativement développer une politique de l’offre si nous voulons regagner un peu de la valeur ajoutée perdue au fil des années passées. Christophe Leray |
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