La bonne connaissance des besoins est donc bien le point de départ de toute réflexion sur le développement durable. Les besoins eux-mêmes avant la manière d’y répondre, alors que nous sommes souvent fascinés par la recherche de solutions techniques qui finissent par façonner nos sociétés. Ces techniques devenant vite, par construction, sectorielle, du fait des spécialistes qui y interviennent, elles découpent notre univers et tentent chacune d’imposer sa logique. C’est comme la médecine quand elle s’intéresse plus à la maladie qu’au malade, dans son intégralité physique et mentale.
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Il faut prendre du recul par rapport aux manières de satisfaire les besoins si l’on veut en trouver de nouvelles, plus efficaces et notamment moins consommatrices de ressources. Une bonne analyse du vécu répond à cette ardente obligation, de manière à ne pas s’empêtrer dans des dédales de solutions techniques qui ont vite fait de montrer qu’elles sont uniques, de manière et c'est bien naturel, à se préserver.
Revenons au service réellement rendu et à la manière dont les intéressés le vivent. Il sera ainsi possible d’élaguer toutes les excroissances, pour ne pas dire les gourmands, qui ont poussé ici et là et font croire qu’ils sont indispensables alors que ce ne sont que des parasites ou des restes de solutions depuis longtemps abandonnées, des buttes témoin en quelque sorte. Celles-ci occupent l’espace, font croire qu’il est bien plein, alors qu’elles ne répondent plus à aucun besoin réel.
L’intensité du service rendu en est amoindrie d’autant.
Le recul nécessaire, le retour au vécu, remet souvent en cause des normes techniques, car celles-ci s’appliquent aux manières de faire plutôt qu’aux besoins. Nous voulons du confort, qualité générale résultant d’un ensemble complexe de considérations culturelles et matérielles. Dans l’incapacité de traduire ces exigences en références, les professionnels s’organisent autour de normes techniques, qui définissent la qualité des réponses qu’ils apportent, par nature sectorielles, partielles. Elles ne conduisent pas à l’intensité globale du service rendu. Ce n’est pas leur mission. Il arrive toutefois que l’on parvienne à définir des standards de vie, plus larges et plus ambitieux. Le risque est grand qu’ils ne traduisent les aspirations d’une catégorie sociale et peuvent jouer des tours une fois transposés dans le vécu d’autres catégories. La diversité culturelle, mise en honneur au sommet de la Terre de Johannesburg, en 2002, s’en trouve bien malmenée.
La question de la densité urbaine et de l’organisation de l’espace est au coeur de cette problématique. Les grands ensembles apparaissent très denses, côté vécu, alors qu’ils ne le sont guère en terme de chiffres bruts, rapport de la population à la surface au sol. Le mode d’appropriation des parties communes, notamment des jardins, parkings mais aussi les commerces et les services publics de proximité, est aussi important que la surface de chaque appartement.
Encore une fois, Edward T. Hall* nous éclaire sur ce sujet, avec l’exemple de l’aménagement du West End de Boston, étudié par des sociologues et un psychologue, Marc Fried, qui nous dit que le chez-soi n’est pas seulement un appartement ou un pavillon, mais un territoire où sont vécues certaines des expériences les plus signifiantes de l’existence. Résultat d’un aménagement conçu avec les meilleures intentions du monde par des représentants de classes moyennes : un rétrécissement de l’espace vécu, malgré un agrandissement de la surface de chaque logement. L’espace vital effectif était plusieurs fois supérieur à celui qu’indiquaient les critères d’évaluation de la classe moyenne, fondés sur la seule cellule d’habitation. La rénovation de son quartier a profondément perturbé une communauté d’origine italienne, en cassant l’intimité qui unissait auparavant les espaces privatifs et collectifs.
La densité n’a pas de sens en soi, sans référence aux modes de vie et aux moments de la vie. Elle est parfois recherchée et, à haut niveau, dans une recherche d’échanges et de vie sociale, comme dans les boîtes de nuit le samedi soir, après le turbin comme dirait Jacques Brel. Elle est parfois rejetée, dans les périodes de repli, où la cellule familiale est privilégiée. Il convient donc d’offrir une diversité de densités, accessibles en fonction des situations et des cultures.
L’ennui naquit un jour de l’uniformité nous a bien dit Antoine Houdar de la Motte. C’est en définitive l’intensité des émotions, du vécu, qui fera la qualité d’un site, habile combinaisons de densités multiples, dont aucune n’a de sens prise isolément.
Dominique Bidou
* Edward T. Hall, La dimension cachée, 1971 aux Editions du Seuil pour la traduction française
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